Depuis une semaine, vous avez l’âge du Christ lorsqu’il est
mort, mais n’avez pas l’impression d’être en communion avec lui. Il faut dire
que vous avez grandi dans une famille communiste très attachée à la laïcité.
Mais votre mère, la plus politisée de tous, est décédée il y a deux ans, et les
repas du dimanche sont désormais moins tendus - surtout que votre petit ami
vote à droite.
C’est d’ailleurs lui qui vous a rendue accro aux séries
télévisées. Vous lui en voulez un peu, parce que de ce fait, votre vie sociale
s’en ressent. Vous n’allez plus au théâtre, et ne faites plus les magasins le
samedi après-midi. Toutes vos habitudes de célibataire ont été bousculées. Ce
n’est pas un mal ; il fallait que ça change. Il n’empêche que tout cela
vous manque, parfois.
Vous continuez cependant à regarder Ce soir (ou
jamais !), une émission qui vous plait une fois sur deux, mais dans
laquelle la politesse des intervenants vis-à-vis de leurs interlocuteurs vous
apaise. Vous êtes surtout amoureuse de Frédéric Taddéi, sans jamais avoir osé
l’avouer à quiconque. Vous trouvez ça un peu idiot, d’admirer un animateur de
télévision dont on ne connait rien du quotidien. Il vous attire physiquement,
son état d’esprit vous a toujours plu, c’est tout ; pas de quoi le crier
sur tous les toits. Néanmoins, vous êtes heureuse d’être charmée par cet
homme-là. Vous l’auriez été par Pascal Bataille, votre santé mentale et
intellectuelle n’en serait pas là.
Vous avez fait le rapprochement entre ces deux hémisphères
il y a quelques jours, lorsque vous avez commencé la deuxième saison de The
Killing avec votre petit ami – qui a littéralement fondu devant la première
saison, jusqu’à en oublier un entretien d’embauche. Cette fois, vous n’avez pas
attendu la diffusion du dernier épisode pour la commencer. Vous n’êtes pas
patients, cela vous a d’ailleurs joué des tours au moment où vous êtes allée
insulter votre nouveau voisin pour tapage nocturne (mais c’est une autre
histoire).
Au tout début du premier épisode, après le sempiternel retour
sur ceux qui le précède, vous voyez Sarah Linden se passer de l’eau sur son
visage, se redresser puis se regarder dans le miroir. La caméra s’attarde dix
secondes sur elle. Visiblement, on veut vous faire comprendre quelque chose,
surtout que Sarah inspire et expire ; elle s’apprête à agir, peut-être à prendre une
décision qui s’avérera décisive. Finalement, elle sort des toilettes de l’aéroport
et se dirige vers son fils. Vous êtes un peu déçue.
Surtout, vous ne comprenez pas cette obstination qu’ont les
réalisateurs de cinéma ou de télévision à filmer des reflets. C’est au milieu
de l’épisode, tandis que cette question vous taraudait, que vous est revenue le
souvenir de Jeanne Moreau qui, répondant à une interrogation de Taddéi sur le
même sujet, lui avait répondue : « C’est le miroir de l’âme. »
Sur le coup, vous n’aviez pas relevé, mais en y réfléchissant le lendemain,
vous aviez trouvé le procédé un peu facile, la ficelle un peu grosse. Quand
vous avez besoin de vous remettre en question après une journée difficile, par
exemple, vous n’occupez pas la salle de bains pendant quinze minutes pour
sonder votre conscience. Ça vous coûterait moins cher qu’une séance chez votre
psychologue, mais ça serait sûrement moins efficace.
Vous en avez parlé à votre petit ami, qui n’avait pas d’avis
sur la question. Votre psychologue non plus. Vous vous êtes alors rangée à la
réponse de Jeanne Moreau, mais cherchez depuis une explication plus
convaincante.

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