lundi 30 avril 2012

L'enveloppe de la vie


Une femme de votre âge ne le révèle pas, mais vous avez eu le temps de connaître une bonne partie du 20ème siècle et de laisser quelques descendants. Vos deux filles sont toutes deux mariées et chacune mère de trois enfants. Votre petit-fils ainé a 30 ans, et sa femme est enceinte de 6 mois. Vous aimeriez bien connaitre votre premier arrière-petit-fils, toucher ses petites mains et l’embrasser sur son petit front. Vous priez chaque jour pour que Dieu ne vous appelle pas à ses côtés d’ici là – ensuite, Dieu sera libre de faire ce qu’il voudra.
Vous ne pensiez pas à la mort avant que votre mari, de trois ans votre cadet, ne meurt l’année dernière d’un cancer foudroyant. "Il n’a pas eu le temps de souffrir", avez vous tenté de vous rassurer, "Il n’a pas eu le temps de souffrir". Vous vous êtes remémoré le long chemin que vous aviez parcouru ensemble, depuis la rencontre dans une ferme du Pas-de-Calais jusqu’à votre quatrième et dernier logement commun, cette petite maison au bord de l’Atlantique. Vous avez souri, en pensant que votre ultime demeure sera la plus longue et la plus heureuse de toutes, puisque vous serez ensemble pour l’éternité. 

Vous avez eu la télévision très tôt, bien qu’il arrivât qu’elle reste éteinte durant plusieurs semaines. Votre mari suivait avec attention les quelques matchs de football de l’Equipe de France, et ne ratait pas un seul commentaire de Thierry Roland, avec qui il partageait une certaine grivoiserie. Enseignante en école primaire, vous préfériez les documentaires historiques aux agitations sportives, et aviez également un faible pour Le vagabond, dont vous vous êtes récemment surpris à fredonner l’air du générique. Avec Le prisonnier, cette série fut un de vos premiers coups de cœur cathodiques. Beaucoup plus tard, c’est le réalisme de NYPD Blue qui vous a fascinée. 

Vous butiniez comme ça de série en série, regardant de ci de là les nouveautés qui s’offraient à vos yeux avides de dépaysement. Les multiples prêts que vous aviez contractés au cours de votre vie se mariaient mal à une fréquentation régulière des agences de voyage. Vous sortiez peu de chez vous, mais vous en accommodiez fort bien. Votre vie de famille faisait amplement votre bonheur, et vous trouviez votre dose d’immersion nécessaire dans les séries et les documentaires. 

Il y a quelques mois, vous avez découvert Six Feet Under sur le conseil d’une petite-fille, qui avait décroché après la première saison. Elle pensait néanmoins que la peinture sensible de cette famille américaine devrait vous plaire. Sur un coup de tête, vous avez acheté le coffret intégral. Tout en bipant le code-barres, la jeune vendeuse de la FNAC vous a souri et vous a murmuré qu’elle approuvait votre choix. Vous l’avez remerciée, même si vous avez tendance à vous méfier des avis d'inconnus.

Le pilote vous a ravie plus que de raison. Selon vous, même si la série traite d’une entreprise de pompes funèbres, elle s’attache davantage au plaisir de l’existence. Vous avez englouti les trois premières saisons en quelques semaines, décalant parfois votre strict emploi du temps. Vous rêviez de Nate en short. Vous passiez devant le lycée de votre ville et croyiez apercevoir Claire. Vous faisiez désormais partie de la famille Fisher. Soucieuse de ne pas devenir monomaniaque, vous vous êtes accordée une pause avant la quatrième saison. 

Il y a tout de même quelque chose qui vous intrigue : ce fondu au blanc qui conclut chaque épisode, ce blanc qui semble envelopper la dernière image, la prendre et l’emmener avec lui vers le noir du générique. Après tout, c’est peut-être ça, la mort. C’est peut-être la mort qu’a connue votre mari, il y un peu plus d’un an. Cela vous rassure. Si tel est le cas, elle fut courte, indolore et présage de multiples promesses.


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