Malgré vos 18 ans, on ne vous la fait pas. Vous passez le
baccalauréat dans deux mois, mais vos connaissances cinématographiques ne
s’arrêtent pas au dernier film de Robert Pattinson. Vos amies, en revanche,
n’ont toujours pas passé ce stade. Votre petite sœur non plus, bien qu’elle ait
plutôt un faible pour Kristen Stewart. Bref, vous baignez dans un culte de la
beauté qui ne vous sied guère (car vous ne croyez pas que Pattinson ou Stewart
en sont là parce qu’ils sont techniquement supérieurs à tous les autres).
Vous n’avez quasiment pas connu votre père, mort l’avant-veille
de vos 4 ans. Quant à votre mère, elle travaille sans cesse pour assurer à ses
deux filles un avenir sain. Vous ne la remerciez pas souvent oralement, mais
lui en êtes très reconnaissante. En échange, vous vous occupez de la plupart
des tâches ménagères. Et, à vos heures perdues, vous regardez les quelques
séries que vous conseillent votre tante, l’experte ès-télévision de la famille.
L’année dernière, elle vous avait recommandé Detroit 1-8-7, une nouvelle
production diffusée par ABC avec Michael Imperioli en personnage principal. Depuis
Les Soprano, elle n’avait d’yeux que pour cet acteur, et regardait absolument
tout ce qu’il avait fait depuis qu’elle l’avait découvert dans le rôle de
Christopher. Un vrai coup de foudre artistique, pas du tout une quelconque attirance physique. Sachant cela, vous avez suivi son conseil et jeté un œil
sur cette série.
Vous n’êtes pas rentrés tout de suite dans l’action.
Imperioli, que vous voyiez pour la première fois, vous faisait un peu l’impression
de cachetonner, et les secrets de son personnage, dépassant ceux de tous les
autres réunis, semblaient prédire une saison déséquilibrée, comme s’il fallait
absolument le mettre en tête de gondole, placer sur lui toutes les qualités de
la narration. Vous avez mis le premier épisode en pause au moment où il a fallu
accompagner votre petite sœur à son match de basket. En chemin, vous avez
rencontré votre voisine, de deux ans votre aînée, avec qui vous avez discuté de
tout et de rien pendant cinq bonnes minutes. En prenant congé d’elle, vous vous
êtes dit qu’il serait bien de l’inviter plus souvent. Revenant chez vous,
aérée, détendue, de meilleure humeur, vous avez regardé la suite de l’épisode
avec enthousiasme.
Malheureusement, si la première moitié était relativement
bien passée, la seconde ne vous a pas convaincue du tout. Vous aviez
l’impression d’avoir déjà vu ça mille fois, flic taiseux vs. flic bavard, vieux
flic vs. jeune flic, etc. Le pilote avait réussi à vous rendre les personnages
sympathiques, mais pas au point d’en lâcher ses révisions pour le baccalauréat.
En plus, la façon dont la caméra bougeait en permanence vous donnait un peu la
nausée. Vous aviez vu Le Projet Blair Witch il y a peu, après se l’être fait
recommandé par votre tante, décidément pas avare en conseils audiovisuels. Un
peu déçue par REC puis par Cloverfield, elle vous avait aiguillée vers l’un des
fleurons du genre, vous avait-elle dit, la genèse du film d’horreur des années
2000, avait-elle rajouté. Vous en attendiez beaucoup, vous avez donc été déçue.
Le cadrage de Detroit 1-8-7 vous rappelait ces films, en quelque sorte, au
moins pour la sensation que la caméra à l’épaule se substituait à une vraie
réflexion sur la mise en scène. Autant vous voyiez bien le but de la manœuvre
dans des films d’horreur ("attention, il y a quelqu’un derrière",
quelque chose comme ça), autant vous le voyiez beaucoup moins dans cette série
("attention, cadrage dynamique, les flics sont dynamiques, la ville est
dynamique", bof). Surtout, de votre point de vue, cela contredit tout à fait les propos nostalgiques du vieux flic sur Detroit, ville
désindustrialisée et déshumanisée, constat qui tranche un peu avec l’énergie à
laquelle veut nous faire croire la série.
Vous n’avez pas persévéré, préférant vous concentrer sur
votre bac blanc. Vous avez tout de même, par curiosité, demandé quelques
précisions à votre tante sur la qualité générale de la saison. Elle vous a
répondu en évoquant Michael Imperioli, son personnage, son évolution, son
charisme. Vous en étiez sûr. Vous êtes tombés dans le piège.
Désormais, vous faites attention à ses conseils qui incluent
des acteurs de son âge.

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