vendredi 27 avril 2012

Le culte du mouvement



Malgré vos 18 ans, on ne vous la fait pas. Vous passez le baccalauréat dans deux mois, mais vos connaissances cinématographiques ne s’arrêtent pas au dernier film de Robert Pattinson. Vos amies, en revanche, n’ont toujours pas passé ce stade. Votre petite sœur non plus, bien qu’elle ait plutôt un faible pour Kristen Stewart. Bref, vous baignez dans un culte de la beauté qui ne vous sied guère (car vous ne croyez pas que Pattinson ou Stewart en sont là parce qu’ils sont techniquement supérieurs à tous les autres).  

Vous n’avez quasiment pas connu votre père, mort l’avant-veille de vos 4 ans. Quant à votre mère, elle travaille sans cesse pour assurer à ses deux filles un avenir sain. Vous ne la remerciez pas souvent oralement, mais lui en êtes très reconnaissante. En échange, vous vous occupez de la plupart des tâches ménagères. Et, à vos heures perdues, vous regardez les quelques séries que vous conseillent votre tante, l’experte ès-télévision de la famille. L’année dernière, elle vous avait recommandé Detroit 1-8-7, une nouvelle production diffusée par ABC avec Michael Imperioli en personnage principal. Depuis Les Soprano, elle n’avait d’yeux que pour cet acteur, et regardait absolument tout ce qu’il avait fait depuis qu’elle l’avait découvert dans le rôle de Christopher. Un vrai coup de foudre artistique, pas du tout une quelconque attirance physique. Sachant cela, vous avez suivi son conseil et jeté un œil sur cette série. 

Vous n’êtes pas rentrés tout de suite dans l’action. Imperioli, que vous voyiez pour la première fois, vous faisait un peu l’impression de cachetonner, et les secrets de son personnage, dépassant ceux de tous les autres réunis, semblaient prédire une saison déséquilibrée, comme s’il fallait absolument le mettre en tête de gondole, placer sur lui toutes les qualités de la narration. Vous avez mis le premier épisode en pause au moment où il a fallu accompagner votre petite sœur à son match de basket. En chemin, vous avez rencontré votre voisine, de deux ans votre aînée, avec qui vous avez discuté de tout et de rien pendant cinq bonnes minutes. En prenant congé d’elle, vous vous êtes dit qu’il serait bien de l’inviter plus souvent. Revenant chez vous, aérée, détendue, de meilleure humeur, vous avez regardé la suite de l’épisode avec enthousiasme.

Malheureusement, si la première moitié était relativement bien passée, la seconde ne vous a pas convaincue du tout. Vous aviez l’impression d’avoir déjà vu ça mille fois, flic taiseux vs. flic bavard, vieux flic vs. jeune flic, etc. Le pilote avait réussi à vous rendre les personnages sympathiques, mais pas au point d’en lâcher ses révisions pour le baccalauréat. En plus, la façon dont la caméra bougeait en permanence vous donnait un peu la nausée. Vous aviez vu Le Projet Blair Witch il y a peu, après se l’être fait recommandé par votre tante, décidément pas avare en conseils audiovisuels. Un peu déçue par REC puis par Cloverfield, elle vous avait aiguillée vers l’un des fleurons du genre, vous avait-elle dit, la genèse du film d’horreur des années 2000, avait-elle rajouté. Vous en attendiez beaucoup, vous avez donc été déçue. Le cadrage de Detroit 1-8-7 vous rappelait ces films, en quelque sorte, au moins pour la sensation que la caméra à l’épaule se substituait à une vraie réflexion sur la mise en scène. Autant vous voyiez bien le but de la manœuvre dans des films d’horreur ("attention, il y a quelqu’un derrière", quelque chose comme ça), autant vous le voyiez beaucoup moins dans cette série ("attention, cadrage dynamique, les flics sont dynamiques, la ville est dynamique", bof). Surtout, de votre point de vue, cela contredit tout à fait les propos nostalgiques du vieux flic sur Detroit, ville désindustrialisée et déshumanisée, constat qui tranche un peu avec l’énergie à laquelle veut nous faire croire la série.

Vous n’avez pas persévéré, préférant vous concentrer sur votre bac blanc. Vous avez tout de même, par curiosité, demandé quelques précisions à votre tante sur la qualité générale de la saison. Elle vous a répondu en évoquant Michael Imperioli, son personnage, son évolution, son charisme. Vous en étiez sûr. Vous êtes tombés dans le piège.

Désormais, vous faites attention à ses conseils qui incluent des acteurs de son âge.

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