Vous avez épousé une magnifique demoiselle à la fin des
années 90, une nièce des voisins de vos parents, qui vous a donné deux garçons
(jumeaux) et une fille. Vous et votre épouse êtes nés dans les années 70 et,
fatigués par les histoires que vos parents et grands-parents communistes vous
racontaient sur Mai 68, vous ne vous étiez jamais intéressés à cette période, interrompant
violemment les conversations avec vos interlocuteurs dès qu’il s’agissait
d’encenser la liberté et l’émancipation liées à cette époque.
Vous intéressant aux séries depuis 2002 (il a fallu trouver une
échappatoire à la défaite des Bleus en Coupe du Monde de football), vous avez logiquement
rejeté ce retour aux années 60, les publicitaires arrogants de Mad Men, les
hôtesses dévêtues de The Playboy Club, les journalistes utopiques de The Hour,
etc. Vous trouviez ça d’une nostalgie poussiéreuse et d’une grande tristesse, à
l’heure où vous aviez plutôt envie de disserter sur l’avenir de l’Europe plutôt
que sur le passé des Etats-Unis. Pourtant, poussés par des amies dermatologues
de votre compagne, vous avez franchi timidement le pas. Vous avez commencé par
Mad Men, et en êtes littéralement tombés amoureux : la lenteur, la fluidité
de la caméra, l’atmosphère, la manière d’en dire beaucoup au moment où vous
avez l’impression qu’il ne se passe rien, la profondeur des personnages, leur
façon de déambuler dans ces couloirs à la recherche d’une idée ou d’une
maîtresse (ou d’une idée-maîtresse). Vous avez acheté le premier coffret, puis
le deuxième. Vous vous êtes intéressés à New York, à la Madison Avenue. Pour
votre épouse, il était davantage question de la réflexion que la série menait
sur sa propre existence ; a contrario, l’univers diégétique tout entier vous
passionnait, et vous étudiiez pléthore d’encyclopédies pour cerner le train de
vie des américains de cette époque.
A la grande surprise de vos parents, vous vous êtes mis à
fouiller parmi les séries de l’époque, afin d’étancher votre soif de découvertes.
Votre épouse pensait que tout cela allait un peu loin, et fut bien heureuse de
constater que vos recherches n’aboutissaient pas. A défaut, vous vous êtes mis
à regarder les productions plus ou moins actuelles, notamment The Playboy Club
et Pan Am, qui ne vous ont guère satisfait en dehors du fait qu’elles vous mettaient
le pied à l’étrier avant de rejoindre le lit conjugal. En revanche, les anglais
de The Hour vous enthousiasmaient, et vous le conseillez aujourd’hui à vos
nouveaux amis dermatologues.
Néanmoins, un petit quelque chose continuait de vous
tarauder à propos des génériques de Mad Men et de The Hour, qui semblaient
fondés peu ou prou sur la même esthétique. La conversation que vous avez eue
avec votre femme à ce sujet ne vous a pas convaincu. Vous en avez également
parlé avec vos enfants, pensant qu’un regard neuf et naïf pourrait offrir des
réponses auxquelles vous n’auriez pas songé. Votre ainé de 12 ans a évoqué le
nom de Saul Bass, dont vous ignoriez alors la fonction. Aiguisant votre curiosité,
il a rajouté le nom de Maurice Binder, en vous montrant des hommages récents à
leur travail, par exemple pour le générique d’Attrape-moi si tu peux,
ou pour celui d’OSS 117. Soufflé par sa
culture, vous vous êtes dit que l’encyclopédie Universalis que vous lui aviez
offerte deux ans plus tôt n’était sans doute pas tombée sur les yeux d’un
aveugle. Vous l’avez embrassé, et vous êtes concentrés sur ces deux auteurs.
Vous vous êtes alors rappelés des génériques de Saul Bass
pour Hitchcock, et avez découvert les autres avec un grand plaisir. Vous avez
conclu que ceux des séries étaient sans doute des hommages, doublés d’un sens
nouveau. Ayant négligé ceux de Pan Am ou de The Playboy Club, terriblement
banaux, vous avez maintenant un faible pour le générique de Magic City, dont
l’action se passe dans les années 50 et grâce auquel vous vous imprégnez
différemment de l’époque, grâce à ses 21 plans en fondus enchainés et ses
multiples incrustations.
A présent, vous consultez frénétiquement les encyclopédies
sur la ville de Miami.


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