Vous êtes réalisateur et vous dirigez le premier épisode de
la série de Marc Jartier, votre ami d’enfance. Vous l’aimez bien, Marc, même
s’il a un peu pris la grosse tête au moment où il est sorti Major de promo de
Science-Po Paris. Il vous a récemment demandé de collaborer avec lui, et vous
avez accepté de suite. Son scénario, commandé par France 2, est un vrai bijou,
et entreprendre de le mettre sur écran est chose aisée. Un point soulève
néanmoins votre attention : à la toute fin, la grand-mère de l’héroïne, sur
le point de succomber, lui révèle un secret de famille très lourd à porter, et
qui va conditionner le reste de la saison. La grand-mère meurt, et l’héroïne
s’aperçoit qu’elle va avoir du mal à vivre avec ça sur la conscience (une vague
histoire de trésor nazi, je vous passe les détails). Vous pensez alors à faire
un travelling compensé pour représenter son tourment. En plus d’être
visuellement efficace, ça vous donne un petit cachet auteuriste que vous ne
renierez pas dans les interviews.
Reste la pratique : à quelle vitesse allez-vous
réaliser ce travelling compensé ? A la manière originelle d’Hitchcock ? De Spielberg ? De Scorsese ? L’héroïne ne
souffre pas, elle prend soudain conscience de la réalité ; vous penchez
donc pour l’effet Spielberg, en ralentissant néanmoins son exécution. L’équipe
est prête, vous filmez le plan (vous vous y prenez à plusieurs fois, vous êtes d’un
rare perfectionnisme) et terminez le tournage. Au montage, Marc et vous êtes
très contents du rendu du plan : il symbolise votre pilote, et, placé à la
fin, impose sa signature. Vous ne pouvez vous empêcher d’embrasser la monteuse,
mariée et enceinte, qui en rougit de surprise.
Forgé à la réalisation par les films de Dreyer et Bergman
(vous avez suivi la même formation que Nicolas Sarkozy), vous ne connaissez pas
beaucoup les séries télévisées, et, à part un léger penchant pour Gossip Girl,
vous vous êtes arrêtés à celles de TF1 des deuxièmes parties de soirée. Aussi,
vous tombez des nues lorsque des journalistes spécialisés, vous questionnant sur
ce plan dont vous êtes si fier, rappellent des précédents similaires dans des
séries que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam : Battlestar Galactica,
Veronica Mars, Malcolm in the Middle, etc. Et ils
ne cessent de répéter l’exemple The Wire, qui semble être leur pierre d’angle.
Vous éludez la question poliment, concluez l’interview et vous connectez à
Internet dès que vous en avez la possibilité. En effet, oui. Vous
retombez des nues. Vous ne croyiez pas être le premier à l’utiliser, bien sûr,
non, mais… Enfin, quand même, merde, tant que ça ?
Le lendemain, deux autres journalistes sont chargés de vous
faire la peau. L’un a adoré le pilote, l’autre l’a détesté. Vous leur demandez
leur avis sur le travelling compensé. Ils aiment bien, mais ne voient pas bien
l’apport. Alors, vous leur rappelez l’exemple du footballeur Rabah Madjer, qui
a laissé son nom à sa talonnade derrière la jambe d’appui. "Voyons, messieurs, depuis cette
finale, tous les gestes un tant soit peu similaires sont appelés Madjer. Mais
c’est faire bien peu de cas du contexte inhérent à chaque match, à chaque
joueur et à chaque environnement. Mon travelling compensé n’a pas grand-chose à
voir avec celui de Spielberg. C’est une référence déguisée, un clin d’œil, mais
il signifie quelque chose. A ce moment-là, notre héroïne est paumée, perdue,
tourmentée. Elle ne sait plus où elle est." Vous êtes un peu énervés ;
d’ailleurs, vous vous êtes levés de votre chaise et servis un verre de whisky. "Voyons, messieurs, mon plan se justifie totalement. Si vous ne
voyez pas l’évidence, c’est que vous
êtes d’une mauvaise foi manifeste." Vous avez quelque peu dérapé. Les
journalistes prennent congé de vous. Marc vous fait un peu la gueule.
Une semaine après, la critique est assassine. Vous faites le
deuil du travelling compensé.

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