vendredi 20 avril 2012

Le travelling compensé


 
Vous êtes réalisateur et vous dirigez le premier épisode de la série de Marc Jartier, votre ami d’enfance. Vous l’aimez bien, Marc, même s’il a un peu pris la grosse tête au moment où il est sorti Major de promo de Science-Po Paris. Il vous a récemment demandé de collaborer avec lui, et vous avez accepté de suite. Son scénario, commandé par France 2, est un vrai bijou, et entreprendre de le mettre sur écran est chose aisée. Un point soulève néanmoins votre attention : à la toute fin, la grand-mère de l’héroïne, sur le point de succomber, lui révèle un secret de famille très lourd à porter, et qui va conditionner le reste de la saison. La grand-mère meurt, et l’héroïne s’aperçoit qu’elle va avoir du mal à vivre avec ça sur la conscience (une vague histoire de trésor nazi, je vous passe les détails). Vous pensez alors à faire un travelling compensé pour représenter son tourment. En plus d’être visuellement efficace, ça vous donne un petit cachet auteuriste que vous ne renierez pas dans les interviews.

Reste la pratique : à quelle vitesse allez-vous réaliser ce travelling compensé ? A la manière originelle d’Hitchcock ? De Spielberg ? De Scorsese ? L’héroïne ne souffre pas, elle prend soudain conscience de la réalité ; vous penchez donc pour l’effet Spielberg, en ralentissant néanmoins son exécution. L’équipe est prête, vous filmez le plan (vous vous y prenez à plusieurs fois, vous êtes d’un rare perfectionnisme) et terminez le tournage. Au montage, Marc et vous êtes très contents du rendu du plan : il symbolise votre pilote, et, placé à la fin, impose sa signature. Vous ne pouvez vous empêcher d’embrasser la monteuse, mariée et enceinte, qui en rougit de surprise. 

Forgé à la réalisation par les films de Dreyer et Bergman (vous avez suivi la même formation que Nicolas Sarkozy), vous ne connaissez pas beaucoup les séries télévisées, et, à part un léger penchant pour Gossip Girl, vous vous êtes arrêtés à celles de TF1 des deuxièmes parties de soirée. Aussi, vous tombez des nues lorsque des journalistes spécialisés, vous questionnant sur ce plan dont vous êtes si fier, rappellent des précédents similaires dans des séries que vous ne connaissez ni d’Eve ni d’Adam : Battlestar Galactica, Veronica Mars, Malcolm in the Middle, etc. Et ils ne cessent de répéter l’exemple The Wire, qui semble être leur pierre d’angle. Vous éludez la question poliment, concluez l’interview et vous connectez à Internet dès que vous en avez la possibilité. En effet, oui. Vous retombez des nues. Vous ne croyiez pas être le premier à l’utiliser, bien sûr, non, mais… Enfin, quand même, merde, tant que ça ? 

Le lendemain, deux autres journalistes sont chargés de vous faire la peau. L’un a adoré le pilote, l’autre l’a détesté. Vous leur demandez leur avis sur le travelling compensé. Ils aiment bien, mais ne voient pas bien l’apport. Alors, vous leur rappelez l’exemple du footballeur Rabah Madjer, qui a laissé son nom à sa talonnade derrière la jambe d’appui. "Voyons, messieurs, depuis cette finale, tous les gestes un tant soit peu similaires sont appelés Madjer. Mais c’est faire bien peu de cas du contexte inhérent à chaque match, à chaque joueur et à chaque environnement. Mon travelling compensé n’a pas grand-chose à voir avec celui de Spielberg. C’est une référence déguisée, un clin d’œil, mais il signifie quelque chose. A ce moment-là, notre héroïne est paumée, perdue, tourmentée. Elle ne sait plus où elle est." Vous êtes un peu énervés ; d’ailleurs, vous vous êtes levés de votre chaise et servis un verre de whisky. "Voyons, messieurs, mon plan se justifie totalement. Si vous ne voyez  pas l’évidence, c’est que vous êtes d’une mauvaise foi manifeste." Vous avez quelque peu dérapé. Les journalistes prennent congé de vous. Marc vous fait un peu la gueule.

Une semaine après, la critique est assassine. Vous faites le deuil du travelling compensé.

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