Vous n’aviez pas grand-chose à faire, ces derniers temps. Au
chômage depuis deux mois, vous étiez en recherche permanente les trois
premières semaines avant que votre détermination ne décline lentement (en même
temps que la hauteur de votre compte en banque). Pour changer d’état d’esprit,
vous êtes allé voir quelques amis, dont les conversations gravitaient toutes
autour du travail. Ça vous a un peu déprimé. Vous êtes allés au théâtre, un peu
au hasard, mais êtes tombé sur une pièce mettant en scène deux avocats
assoiffés de pouvoir. Vous en êtes ressorti complètement abattu. En rentrant
chez vous, vous avez allumé la télévision au moment où passait une publicité
vantant le mérite professionnel. Vous avez pris un cachet, changé la taie
d’oreiller (vous êtes superstitieux) et éteint la lumière. Soucieux de
relativiser dès qu’il s’agit de malheurs personnels, vous vous êtes dit que
vous l’avez quand même échappé belle puisque vous n’avez ni vu le nouveau
film de Roland Emmerich, ni écouté le dernier album de Muse.
Le lendemain, vous vous êtes levé du bon pied, et pour
cause : l’animateur radio vous annonçait soixante minutes de musique non
stop (sans publicité, s’entend) avec Georges Michael, les Cranberries et Linda
Lemay. Un programme éclectique et audacieux que vous n’avez pas osé tester, et
qui vous a donc rapidement sorti de votre léthargie. Une fois debout, vous vous
êtes dirigé vers votre cuisine, dont la fenêtre donne sur la rue. Un
échafaudage vous couvrait complètement la vue, et vous avez été obligé d’allumer
un spot pour prendre votre petit-déjeuner. Les éléments se déchainaient contre
vous. N’étant guère en mesure de provoquer Satan, dont on dit que la colère ne
connait pas de limite, vous vous êtes affalé dans votre canapé et avez saisi le
premier magazine qui vous est passé sous la main. Pas de chance, c’était celui
laissé par votre neveu lors de son dernier passage chez vous. Paradoxalement,
après deux-trois minutes de lecture d’Abricot,
vous avez bien accroché.
Quelques heures plus tard, en fouillant quelques vieilles
affaires, vous êtes retombé sur le
coffret de la première saison de Six Feet Under. Vous l’aviez longtemps cherché
et, depuis le temps, pensiez l’avoir perdu. Surpris et ravi, vous avez inséré
le deuxième CD dans votre lecteur, celui qui contient votre épisode préféré. Vous
n’avez pas décroché l’écran de l’après-midi. Lorsque votre estomac vous a
rappelé qu’il attendait une ou deux choses à se mettre sous la dent, il était
1h du matin. A votre corps défendant, vous avez fait une pause et pris un
paquet de céréales, que vous avez intégralement englouti devant la succession
de cadavres.
Vous aviez un excellent souvenir de la série, et les
intrigues ne vous étaient pas étrangères. En revanche, d’un point de vue
formel, vous aviez quelques trous. Et, à la vue de quelques plans rapprochés
sur les visages des personnages, cela vous a rappelé Sherlock Holmes, une série
royale aux saisons courtes mais intenses qui vous avaient tout récemment passionné.
Ces plans sont nés d’un choix particulier de focale et, bien
que le second soit nettement plus ostensible que le premier, ils sont tous deux
soumis aux mêmes questions : qui regarde les personnages de cette manière,
en distordant la dimension de la réalité de cette façon ? Qui est aussi
proche d’eux et semble leur vouloir du mal, que ce soit une douleur physique ou
psychique ? Dans les deux cas, les scènes renvoient directement ou
indirectement à la mort. Cela ne fait donc plus de doute : Satan tenait la
caméra.
Lorsque vous l’avez compris, votre montre indiquait 3h30 du
matin. Vous avez pris un cachet et changé à nouveau de taie d’oreiller. On
n’est jamais trop prudent.


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