lundi 18 juin 2012

Homéojackie


Vous êtes le genre d’homme à vous énerver franchement devant un match de football, y compris lorsque vous n’avez pas de parti pris pour l’une ou l’autre équipe :  les bleus perdent le ballon sur une mauvaise passe ;  les jaunes restent à terre trop longtemps en se tenant successivement la cheville, les côtes puis le cuir chevelu (leur crédibilité commence effectivement à en prendre un coup) ; les rouges manquent de finition devant le but ; la défense des noirs est vraiment trop mauvaise pour une compétition de cette envergure. De toute façon, quoique vous ayez devant les yeux, vous trouvez toujours prétexte à râler, que ce soit des reproches communément entendus comme ceux faits à l’arbitre ou aux entraineurs, mais aussi des choses plus étonnantes, comme le ralentissement volontaire des ramasseurs de balle, ou encore la mauvaise tenue des caméramans autour des terrains qui tendent à déconcentrer les joueurs. Bref, tout le monde est en tort, car personne ou presque n’obtient finalement votre indulgence au moment du bilan.

Une situation qui attriste votre compagne, qui sent bien que tout ceci ne fait pas bien à votre cœur. Un cœur auquel vous aviez fait subir une opération assez risquée il y a quelques années, et qui, selon votre médecin-traitant, ne tiendra plus très longtemps si vous continuez à stresser devant des matchs dont l’importance est pourtant moindre. Lui-même n’ayant pas la télévision chez lui, et malgré sa connaissance des maux dont vous souffrez, vous êtes parfaitement incapable de lui faire ressentir à quel point vous êtes passionné, et à quel point vous jouissez de la performance sportive qui se joue devant vos yeux. Et, après tout, ce serait une jolie mort. 

Il va sans dire que vous êtes abonné à Canal+, même si vous trouvez la majorité des commentateurs de la chaine franchement imbuvables. Il vous est arrivé de regarder un film ou deux, lorsque vous n’aviez rien de mieux à faire, plus rarement une série télévisée, dont le format ne convient pas à votre impatience. Vous êtes tombé sur Nurse Jackie, un soir, totalement par hasard ; à vrai dire, vous n’aviez jamais vu une minute de la série auparavant. Vous ne compreniez évidemment rien à la trame de l’épisode, que vous preniez en cours, mais êtes resté scotché, suspendu aux gestes, à la scène, la télécommande toujours en direction de la télévision mais la main incapable d’appuyer sur un autre chiffre. Vous avez suivi le reste de l’épisode de cette façon, buvant les paroles des personnages, ici riant aux éclats à certaines répliques, là attendri devant la sincérité des propos. La personnalité de Jackie vous a scié, cette tendresse à l’encontre de patients indélicats, cette patience devant des collègues frustes. A la fin de l’épisode, vous aviez perdu dix ans. Vous avez attendu le deuxième épisode, qui n’est jamais venu.

Vous n’avez pas regardé les rediffusions. La semaine suivante, vous étiez absent le soir où la chaine passait les derniers épisodes de la saison. Là encore, vous avez manqué les rediffusions, pourtant à une tranche horaire qui aurait pu vous satisfaire. Comme si vous vouliez absolument en rester sur cette impression première, comme si vous ne vouliez pas briser l’aspect onirique de celle-ci, comme si vous vouliez vous en tenir à ce modèle, sans aller au-delà. 


Depuis lors, vous ne râlez plus devant les matchs de football. Tout juste bouillez-vous intérieurement.

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