Vous êtes le genre d’homme à vous énerver franchement devant
un match de football, y compris lorsque vous n’avez pas de parti pris pour l’une
ou l’autre équipe : les bleus
perdent le ballon sur une mauvaise passe ; les jaunes restent à terre trop longtemps en
se tenant successivement la cheville, les côtes puis le cuir chevelu (leur
crédibilité commence effectivement à en prendre un coup) ; les rouges
manquent de finition devant le but ; la défense des noirs est vraiment trop
mauvaise pour une compétition de cette envergure. De toute façon, quoique vous
ayez devant les yeux, vous trouvez toujours prétexte à râler, que ce soit des
reproches communément entendus comme ceux faits à l’arbitre ou aux entraineurs,
mais aussi des choses plus étonnantes, comme le ralentissement volontaire des
ramasseurs de balle, ou encore la mauvaise tenue des caméramans autour des
terrains qui tendent à déconcentrer les joueurs. Bref, tout le monde est en
tort, car personne ou presque n’obtient finalement votre indulgence au moment
du bilan.
Une situation qui attriste votre compagne, qui sent bien que
tout ceci ne fait pas bien à votre cœur. Un cœur auquel vous aviez fait subir
une opération assez risquée il y a quelques années, et qui, selon votre
médecin-traitant, ne tiendra plus très longtemps si vous continuez à stresser devant
des matchs dont l’importance est pourtant moindre. Lui-même n’ayant pas la
télévision chez lui, et malgré sa connaissance des maux dont vous souffrez,
vous êtes parfaitement incapable de lui faire ressentir à quel point vous êtes
passionné, et à quel point vous jouissez de la performance sportive qui se joue
devant vos yeux. Et, après tout, ce serait une jolie mort.
Il va sans dire que vous êtes abonné à Canal+, même si vous
trouvez la majorité des commentateurs de la chaine franchement imbuvables. Il
vous est arrivé de regarder un film ou deux, lorsque vous n’aviez rien de mieux
à faire, plus rarement une série télévisée, dont le format ne convient pas à
votre impatience. Vous êtes tombé sur Nurse Jackie, un soir, totalement par
hasard ; à vrai dire, vous n’aviez jamais vu une minute de la série
auparavant. Vous ne compreniez évidemment rien à la trame de l’épisode, que
vous preniez en cours, mais êtes resté scotché, suspendu aux gestes, à la scène,
la télécommande toujours en direction de la télévision mais la main incapable d’appuyer
sur un autre chiffre. Vous avez suivi le reste de l’épisode de cette façon,
buvant les paroles des personnages, ici riant aux éclats à certaines répliques,
là attendri devant la sincérité des propos. La personnalité de Jackie vous a
scié, cette tendresse à l’encontre de patients indélicats, cette patience devant
des collègues frustes. A la fin de l’épisode, vous aviez perdu dix ans. Vous
avez attendu le deuxième épisode, qui n’est jamais venu.
Vous n’avez pas regardé les rediffusions. La semaine
suivante, vous étiez absent le soir où la chaine passait les derniers épisodes
de la saison. Là encore, vous avez manqué les rediffusions, pourtant à une
tranche horaire qui aurait pu vous satisfaire. Comme si vous vouliez absolument
en rester sur cette impression première, comme si vous ne vouliez pas briser l’aspect
onirique de celle-ci, comme si vous vouliez vous en tenir à ce modèle, sans
aller au-delà.
Depuis lors, vous ne râlez plus devant les matchs de football.
Tout juste bouillez-vous intérieurement.

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